« Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. » La première phrase des Mémoires de guerre est si célèbre qu'on ne la lit plus. Un homme y annonce qu'il a passé son existence en compagnie d'une idée. Quelques lignes plus loin, il prête à cette idée le visage d'une « princesse des contes » ou d'une « madone aux fresques des murs ». Pour quelqu'un qui a travaillé en psychiatrie, l'ouverture est irrésistible.

L'exercice reste périlleux. Charles de Gaulle est mort en 1970, il n'a jamais consulté à notre connaissance, et la psychobiographie a produit autant de fulgurances que d'âneries. On s'en tiendra à ce qu'il a lui-même écrit, à ce que rapportent ses biographes, et à ce que la psychologie des dirigeants sait mesurer aujourd'hui.

Le portrait du chef, rédigé avant d'en devenir un

En 1932, un commandant d'une quarantaine d'années que presque personne ne connaît publie Le Fil de l'épée, un recueil de conférences sur le commandement. Il y dessine « l'homme de caractère », et résume sa doctrine en une phrase : « Face à l'événement, c'est à soi-même que recourt l'homme de caractère. » Il y théorise aussi la distance. Le chef doit garder une part de mystère, parce qu'on vénère mal ce que l'on connaît trop bien. Le mystère est la meilleure toile pour la projection de nos films intérieurs. Le dispositif de la psychothérapie psychanalytique en est d'ailleurs le meilleur exemple princeps : un patient allongé qui ne voit pas son thérapeute qui lui même ne parle que très peu. C'est un écran blanc où nos ombres peuvent se projeter.

Mais revenons à nos moutons et surtout notre berger. Le livre ressemble à un cahier des charges que l'auteur aurait ensuite rempli ligne par ligne. On pourrait parler de prophétie autoréalisatrice. Je préfère y voir un jeune officier qui se fabrique un personnage, puis qui accepte d'habiter ce costume jusqu'à la fin, avec ce que cela coûte en solitude. La froideur légendaire du Général et sa manie de parler de lui à la troisième personne figurent déjà, à l'état de programme, dans un texte écrit quand il n'était encore rien.

La distance, comme dans le soin, permet de se reconnaître, de se projeter en lui. En s'effaçant au profils du collectif, il a permis à la France de viser un objectif plus noble que les basses batailles d'égo auxquelles nous assistons aujourd'hui : celui de faire de la France une grande nation.

« Ils tirent comme des cochons »

Le caractère, chez lui, a été éprouvé ailleurs que sur le papier. Blessé et fait prisonnier à Douaumont en 1916, le capitaine de Gaulle tente de s'évader à cinq reprises, selon Jean Lacouture. Avec sa taille, il était sans doute le prisonnier le plus facile à repérer de toute l'Allemagne. Il passe la fin de la guerre derrière des barbelés, ce qu'un officier de sa génération vivait comme une humiliation durable.

Quarante-six ans plus tard, en août 1962, sa DS est criblée de balles au Petit-Clamart par un commando de l'OAS. Il en sort indemne et dit avec panache, que les tireurs « tirent comme des cochons ». Le mot fait sourire. Il témoigne d'une régulation émotionnelle peu commune, ou d'un personnage si bien intériorisé qu'il ne se fissure même plus sous la mitraille. Les deux hypothèses ne s'excluent pas.

Anne

Le Général de marbre avait une faille, et il la protégeait farouchement. Sa fille Anne, née en 1928, était porteuse de trisomie 21. À une époque où l'on plaçait volontiers ces enfants en institution, Charles et Yvonne de Gaulle la gardent auprès d'eux. Les biographes décrivent un père qui la prend sur ses genoux et lui chante des chansons, lui qui ne se laissait approcher par à peu près personne.

Anne meurt en 1948, à vingt ans. Devant sa tombe, il aurait murmuré à sa femme : « Maintenant, elle est comme les autres. » Le couple avait créé une fondation pour accueillir des jeunes filles handicapées ; elle existe toujours et porte le prénom de leur fille.

On aurait tort d'en faire la clé qui ouvre toutes les portes, comme aiment le faire les psychobiographies pressées. Ce détail éclaire pourtant la carapace décrite dans Le Fil de l'épée sous un autre jour : elle ne recouvrait pas un vide, elle abritait une tendresse que le personnage public ne pouvait pas se permettre d'exposer.

Le charisme peut-il survivre à celui qui le porte ?

Max Weber distinguait trois sources d'autorité. La tradition : le roi règne parce que son père régnait. La légalité : le préfet commande parce qu'un décret l'a nommé. Et le charisme, cette obéissance fondée sur la croyance dans les qualités exceptionnelles d'une personne. De Gaulle coche la troisième case avec une netteté presque scolaire. Le 18 juin 1940, il n'a ni troupes ni mandat. Il a un micro à la BBC et une certitude, et peu de Français l'entendent ce soir-là.

Weber avait aussi repéré la fragilité de ce type d'autorité : elle meurt avec son porteur, à moins de se « routiniser », de se couler dans des règles et des institutions. La Ve République peut se lire comme cette opération. Une présidence forte, élue au suffrage universel direct après la réforme de 1962, taillée à la mesure d'un homme, puis léguée à des successeurs qui n'avaient pas sa stature. Plus de soixante ans après, on se demande encore si le costume n'est pas trop grand pour ceux qui l'enfilent.

Partir quand on a perdu

Une question fâche forcément. Un homme qui se confond à ce point avec la France n'a-t-il pas un grain de mégalomanie ? En 2009, le neurologue et ancien ministre britannique David Owen et le psychiatre Jonathan Davidson ont décrit un « syndrome d'hubris » chez certains dirigeants restés longtemps au pouvoir. Parmi leurs critères : une confiance démesurée dans son propre jugement, le mépris des conseils, l'identification de sa personne à la nation, et même l'habitude de parler de soi à la troisième personne. Ils n'ont pas étudié de Gaulle. Sur le papier, la liste semble pourtant rédigée pour lui.

Ses adversaires ne s'y trompaient pas : François Mitterrand intitule son pamphlet de 1964 Le Coup d'État permanent. Et la recherche confirme que ce genre de profil a deux tranchants. Une étude portant sur 42 présidents américains a montré que le narcissisme dit « grandiose » va de pair avec une meilleure capacité à convaincre et à lancer des réformes, mais aussi avec davantage de comportements contraires à l'éthique (Watts et al., 2013).

Owen et Davidson insistent cependant sur un point : leur syndrome fait perdre le contact avec la réalité, et le dirigeant atteint s'accroche. Le 27 avril 1969, de Gaulle perd un référendum sur la régionalisation et la réforme du Sénat. Aucune règle ne l'obligeait à partir. Le lendemain, un communiqué de deux phrases tombe : « Je cesse d'exercer mes fonctions de président de la République. Cette décision prend effet aujourd'hui à midi. » Il rentre à Colombey écrire ses mémoires. Un homme ivre de pouvoir aurait trouvé mille raisons de rester.

C'est ce départ qui me fait douter des diagnostics trop rapides. Le personnage était démesuré, l'homme savait encore compter les voix. On lui prête une phrase sur l'impossibilité de gouverner un pays qui produit des centaines de fromages. Le psy, lui, bute sur une énigme plus épineuse : on ne sait toujours pas très bien comment soigner un patient qui avait rédigé son propre dossier dès 1932.

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