Rouen, 30 mai 1431. Une jeune femme de dix-neuf ans monte sur un bûcher, place du Vieux-Marché. Elle a levé un siège, fait sacrer un roi, porté une armure, et raconté à une cour d'ecclésiastiques qu'un archange lui parlait depuis ses treize ans. Six siècles plus tard, on continue de se disputer son dossier : les historiens veulent une héroïne, les catholiques une sainte, les républicains un drapeau — et les psychiatres, avouons-le, une patiente.

Car soyons honnêtes deux minutes. Si une adolescente de treize ans vous expliquait aujourd'hui, dans un box d'accueil des urgences, qu'elle entend des voix venues du ciel, qu'elle les voit, les touche et les sent, et qu'elles lui ordonnent de partir libérer un royaume, vous ne penseriez sans doute pas d'abord à la Lorraine du XVe siècle. Alors : Jeanne était-elle malade ? La question est légitime. La réponse, elle, est nettement plus intéressante que le diagnostic.

Une adolescente de treize ans entend une voix

Commençons par le matériel clinique, parce qu'il existe vraiment. Jeanne d'Arc a été jugée deux fois : au procès en condamnation de 1431, puis au procès en réhabilitation de 1456. Des dizaines d'heures d'interrogatoire, retranscrites, où on lui demande précisément ce qu'elle entend, quand, à quelle heure, si ça sent quelque chose. Aucun psychiatre du XXIe siècle n'a jamais rêvé d'une anamnèse aussi détaillée d'un patient mort depuis 1431.

Ce que disent ces textes, tel que l'ont relu trois psychiatres français dans une étude publiée dans L'Information psychiatrique : un début brutal vers treize ans, avec une réaction anxieuse la première fois. Une voix unique, d'abord, accompagnée d'une clarté lumineuse toujours située du même côté. Puis un enrichissement progressif — saint Michel, sainte Catherine, sainte Marguerite. Et surtout, un détail que les manuels adorent : les manifestations sont plurimodales. Jeanne entend, voit, dialogue, touche ses saintes et déclare qu'elles sentent bon.

Deux autres éléments sont précieux. D'une part, les voix surviennent souvent le matin, au réveil, ou sont déclenchées par un bruit — le son des cloches, typiquement. D'autre part, Jeanne affirme pouvoir les appeler : si elles tardent, elle prie et elles viennent. Une hallucination qui se convoque, c'est déjà un phénomène un peu particulier.

Suspect numéro un : l'épilepsie temporale

C'est l'hypothèse vedette de la littérature médicale internationale, celle qu'on ressort à chaque documentaire. Le lobe temporal, siège du traitement auditif et de la mémoire émotionnelle, peut effectivement produire, lors de crises focales, des expériences fort peu banales : impressions de déjà-vu, souvenirs qui se déroulent tout seuls, sensations d'extase et de certitude absolue. Dostoïevski en a laissé les plus belles descriptions de la littérature mondiale, et il savait de quoi il parlait.

Plusieurs variantes ont été proposées. Une aura extatique de type dostoïevskien. Une épilepsie secondaire à une tuberculose bovine avec lésion cérébrale — Jeanne vit à la campagne, la maladie y est endémique, et ses organes auraient mal brûlé sur le bûcher, ce qui suggérerait des calcifications. Plus récemment, deux neurologues italiens ont défendu une épilepsie temporale latérale idiopathique à traits auditifs, séduisante parce qu'elle colle aux crises brèves, stéréotypées, survenant au réveil et déclenchées par des sons soudains. Comme les cloches.

Le problème, c'est que l'épilepsie mésiale — la forme la plus souvent invoquée — s'accompagne presque toujours de signes moteurs, ne serait-ce que de petits automatismes de la bouche. Cinq ans de crises devant témoins, en pleine campagne militaire, sans que personne ne remarque rien ? Ça fait beaucoup. Et rien, dans les procès, ne mentionne les convulsions fébriles de la petite enfance qui précèdent classiquement ce type d'épilepsie.

Et la schizophrénie ? Elle ne tient pas l'audience

C'est le réflexe du grand public : voix + mission divine = schizophrénie. Le raccourci est si répandu qu'il mérite d'être démonté proprement, parce qu'il ne coûte rien à Jeanne mais qu'il coûte cher, aujourd'hui, aux personnes concernées.

La schizophrénie ne se résume pas aux hallucinations. Son noyau, c'est la dissociation : un discours qui se disloque, une pensée qui perd son fil, un retrait progressif du monde social. Or lisez les minutes du procès. Jeanne assure seule sa défense face à un tribunal ecclésiastique rompu à la théologie, sans avocat, à dix-neuf ans, et met régulièrement ses juges en difficulté. Ses réponses sont ajustées, parfois insolentes, jamais confuses. Son « délire », si c'en est un, est parfaitement structuré — et il est structuré autour de prophéties qui circulaient réellement dans son village avant sa naissance.

Quant au repli autistique, difficile à soutenir chez quelqu'un qui passe deux ans au centre de l'attention du royaume de France. Les hallucinations visuelles riches, elles aussi, sont rares dans la schizophrénie et doivent plutôt faire chercher une cause organique. L'hypothèse ne résiste pas.

Le corps de Jeanne : la piste anorexique

Voici la partie qu'on lit moins souvent, et elle est troublante. Un médecin qui l'examine en détention la décrit comme très maigre. À dix-huit ans, Jeanne n'a jamais eu ses règles. Elle jeûne rigoureusement, se contente parfois de quelques morceaux de pain, tout en fournissant un effort physique considérable. Amaigrissement, aménorrhée, restriction alimentaire : la triade est là.

Ajoutez le reste du tableau. Un corps volontairement androgyne — condition d'ailleurs pratique pour enfiler une armure conçue pour des hommes. Les cheveux coupés court, les vêtements masculins portés en permanence. Un vœu de virginité prononcé très tôt, un mariage refusé, et l'idée d'un enfantement futur par le Saint-Esprit. L'historienne Colette Beaune parle prudemment de « quasi-anorexie ».

La psychopathologie contemporaine reconnaîtrait volontiers là un rapport au corps organisé autour du contrôle et du refus de la sexualité naissante. Reste que l'ascèse religieuse était, à l'époque, une conduite valorisée et non un symptôme. C'est tout le problème du diagnostic à distance : le même comportement change de sens selon le siècle où on le regarde.

Conversion, fabulation : quand le symptôme rapporte

Autre piste sérieuse : le trouble conversif, ce que nos aînés appelaient l'hystérie. Il coche beaucoup de cases : début aigu et daté avec précision, hallucinations plurimodales riches de sens, apparition à la charnière de l'enfance et de l'âge adulte, milieu rural et modeste. Et des bénéfices très concrets à la clé : quitter le domicile parental, obtenir une audience du futur roi, occuper une place de premier plan.

Sauf qu'un détail vient tout compliquer. À la fin du procès, poussée dans ses retranchements sur l'histoire de l'ange venu apporter une couronne à Charles VII, Jeanne finit par lâcher que l'ange, c'était elle. Elle reconnaît avoir enjolivé. Or le trouble conversif suppose précisément que le symptôme n'est pas produit intentionnellement. Si Jeanne a construit une partie de son récit en connaissance de cause, on quitte la conversion pour entrer dans un territoire beaucoup plus humain : celui de la mise en scène de soi.

L'hypothèse la plus dérangeante : une adolescence normale

Et si le diagnostic le plus solide était : dix-sept ans ?

Les auteurs de l'étude française avancent une piste que la littérature médicale avait négligée, tout simplement parce qu'elle n'a rien de médical. Ce que le psychologue Maurice Debesse appelait la « crise d'originalité juvénile » décrit avec une précision presque gênante le dossier Jeanne : horreur de la banalité, conviction d'être un être d'exception, goût du secret et du mystique, excentricités vestimentaires, passion de réformer le monde, affrontement frontal des figures d'autorité.

Ajoutez l'ascétisme — ces jeunes qui s'imposent des épreuves physiques, s'interdisent des nourritures, refusent les plaisirs du corps, avec en toile de fond la gestion d'une sexualité naissante. Ajoutez la fugue : Jeanne part sans l'accord de ses parents, et elle est la seule à raconter que son père avait menacé de la noyer s'il apprenait qu'elle partait avec des soldats. Ajoutez cinq ans de silence total entre les premières voix et la première confidence, puis un récit qui s'enrichit de détails à chaque interrogatoire — ce que le tribunal ne manquera pas d'exploiter.

Reste l'essentiel : dans une Europe médiévale ravagée par la guerre de Cent Ans, on attendait des prophétesses. Une vingtaine de personnes se sont présentées au roi ou au pape au XVe siècle pour transmettre la parole de Dieu. Jeanne avait même une concurrente directe, Catherine de La Rochelle. Et une prophétie annonçant qu'une pucelle sauverait le royaume circulait dans sa région avant sa naissance. Jeanne n'a pas inventé son rôle : elle l'a trouvé disponible, et elle l'a pris.

Le vrai problème : on ne diagnostique pas un mort

Il faut le dire clairement, parce que c'est la seule position honnête. Poser un diagnostic sur des documents vieux de six siècles, fragmentaires, produits par un tribunal qui voulait la condamner puis par un autre qui voulait la réhabiliter, relève au mieux de l'hypothèse d'école. Personne n'a examiné Jeanne. Personne ne l'a suivie dans le temps — sa « trajectoire psychiatrique » a duré deux ans avant de s'arrêter net sur un bûcher.

Ce genre d'exercice, la pathographie rétrospective, en dit souvent davantage sur l'époque qui diagnostique que sur la personne diagnostiquée. Le XIXe siècle y voyait de l'hystérie, parce qu'il voyait de l'hystérie partout. Le XXe a proposé la schizophrénie, puis l'épilepsie temporale, au fil des modes nosographiques. Le nôtre parle de trauma, de neurodéveloppement et de continuum. Chaque génération se regarde dans le miroir de Jeanne et s'étonne d'y trouver son propre reflet.

Ce que Jeanne change pour nous, aujourd'hui

Il y a pourtant une leçon très concrète à tirer de tout ça, et elle n'est pas historique.

Entendre des voix n'est pas une preuve de folie. C'est même beaucoup plus banal qu'on ne le croit : une méta-analyse portant sur vingt-cinq échantillons de population générale situe la prévalence des hallucinations auditives autour de une personne sur dix au cours de la vie, avec des chiffres encore plus élevés chez les enfants et les adolescents. Une bonne partie de ces personnes n'a jamais rencontré de psychiatre et ne souffre de rien.

C'est précisément le pari du mouvement des « entendeurs de voix », né aux Pays-Bas dans les années 1980 et bien implanté en France aujourd'hui, avec ses groupes de pairs et ses espaces d'écoute. Son postulat : entendre des voix n'est pas en soi le symptôme d'une maladie, mais une expérience qui porte du sens et se travaille. Ce qui fait basculer dans la souffrance, ce n'est pas la voix — c'est sa tonalité, la relation qu'on entretient avec elle, et surtout la solitude et la honte dans lesquelles on la garde.

Jeanne, elle, n'a pas gardé le silence. Elle a fait de sa voix intérieure une bannière, et de cette bannière un royaume. Puis on l'a brûlée pour cela, et cinq siècles plus tard on l'a canonisée pour la même raison. Ce qui devrait au minimum nous rendre modestes sur notre capacité à trier les visionnaires des malades.

Alors non, nous ne saurons jamais ce qu'entendait Jeanne d'Arc. Mais nous savons ceci : elle était une adolescente de treize ans dans un monde qui attendait un miracle, elle a été prise dans des événements qui la dépassaient, et le mot « folle » est probablement la casquette la plus paresseuse qu'on ait posée sur sa tête.

Êtes-vous plutôt bergère ou guerrière ?

Jeanne était les deux, et c'est peut-être exactement ce qui la rend fascinante : l'intériorité de Domrémy plus l'élan d'Orléans. Et vous, de quel côté penche votre boussole intérieure ? Dix questions, zéro armure requise.