Naître parent : une révolution intérieure
- Devenir parent est une transformation identitaire aussi profonde que l'adolescence, appelée matrescence ou patrescence.
- La naissance d'un enfant réactive des expériences enfouies de notre propre enfance, souvent à notre insu.
- Le concept de transmission transgénérationnelle montre que nous héritons de patterns émotionnels sur plusieurs générations.
- Winnicott a montré qu'un parent « suffisamment bon » — imparfait mais présent — est plus bénéfique qu'un parent parfait.
- Les craintes et ambivalences des nouveaux parents sont normales et ne signifient pas qu'on n'est pas fait pour être parent.
- Reconnaître son héritage intérieur est le premier pas pour choisir ce qu'on transmet — et ce qu'on arrête de transmettre.
Le jour où tout bascule
Il y a des gens qui vous diront que le moment où ils ont tenu leur enfant pour la première fois, ils ont immédiatement su. Que tout était évident, naturel, lumineux. Et il y a tous les autres — la majorité silencieuse — qui ont regardé ce petit visage fripé et pensé, avec une honnêteté intérieure troublante : je ne sais pas quoi faire. Je ne me sens pas prêt·e. Est-ce que c'est vraiment moi le parent ici ?
Ces deux expériences sont également normales. Et pourtant, nous n'en parlons presque pas. La parentalité est l'une des transitions humaines les plus documentées sur le plan médical, et l'une des moins accompagnées sur le plan psychologique. On prépare la naissance. On prépare la chambre. On prépare la valise de maternité. Mais on ne prépare pas — ou si peu — la métamorphose intérieure de celui ou celle qui devient parent.
C'est pourtant de cela qu'il s'agit. Pas seulement d'accueillir un enfant. Mais de naître soi-même à quelque chose de nouveau.
La matrescence — et la patrescence : l'adolescence qu'on n'avait pas prévue
En 1973, l'anthropologue médicale Dana Raphael forge un terme qui mettra des décennies à entrer dans le vocabulaire courant : la matrescence. Elle désigne le processus de devenir mère — l'ensemble des transformations physiques, hormonales, psychologiques et identitaires qu'une femme traverse lorsqu'elle entre dans la maternité.
Le terme a été popularisé dans le grand public en 2017 par la psychiatre Alexandra Sacks, de l'Université Columbia, dans un article viral publié dans le New York Times puis dans un TED Talk suivi par plus d'un million de personnes. Sa thèse est simple et dévastatrice : la matrescence ressemble à l'adolescence. Même dérèglement hormonal. Même instabilité identitaire. Même sensation d'habiter un corps et un rôle nouveaux sans mode d'emploi. Sauf que personne ne dit aux nouvelles mères que c'est normal de se sentir perdu·e. On leur dit qu'elles doivent rayonner.
Ce concept ne concerne pas que les mères. Les pères et les parents non-binaires traversent une transformation équivalente — parfois appelée patrescence — qui implique elle aussi un remaniement profond de l'identité, du rapport au temps, à la liberté, à la responsabilité, à la peur. La naissance d'un enfant ne laisse personne inchangé. Elle le fait juste différemment selon les individus, les histoires, les cultures.
Daniel Stern, psychiatre et psychanalyste suisse, l'avait formulé autrement dans son ouvrage The Birth of a Mother : quand un bébé naît, un parent naît aussi. Et cette naissance-là est aussi douloureuse, aussi vertigineuse, et aussi transformatrice que l'autre.
Ce qui se réveille quand un enfant arrive
Il y a quelque chose d'étrange qui se produit quand on devient parent. Des souvenirs remontent. Des émotions que l'on croyait enfouies refont surface. Des réflexes inexpliqués apparaissent — la voix qu'on prend pour calmer son enfant, et qui ressemble troublante à celle de sa propre mère. L'agacement soudain face à certains comportements de l'enfant, qui fait écho à quelque chose de vieux, de pas tout à fait identifiable.
Ce n'est pas une coïncidence. La naissance d'un enfant réactive, de façon quasi-universelle, les expériences de notre propre enfance. Les neuro-psychanalystes parlent de résonance identificatoire : en regardant notre enfant, nous nous revoyons enfant. En l'accompagnant, nous rejouons — consciemment ou pas — les scènes fondatrices de notre propre développement.
Selma Fraiberg, psychanalyste américaine, a décrit ce phénomène avec une image restée célèbre dans la littérature clinique : les « fantômes dans la nursery ». Ces fantômes, ce sont les figures de notre passé — parents, grands-parents, expériences traumatiques — qui entrent invisiblement dans la chambre de l'enfant et influencent la façon dont nous nous comportons avec lui. Nous croyons réagir à notre enfant réel, présent, vivant. Parfois, nous réagissons à l'enfant que nous avons été.
Un père qui s'emporte disproportionnellement quand son fils pleure peut, sans le savoir, rejouer la scène où ses propres pleurs n'étaient pas les bienvenus. Une mère qui surprotège peut inconsciemment tenter de réparer une enfance où elle n'a pas été assez protégée. Ces dynamiques ne sont pas des défaillances — elles sont humaines. Mais elles demandent à être regardées.
L'héritage invisible : le transgénérationnel
La parentalité ne commence pas à notre naissance. Elle commence, en un sens, bien avant — dans les histoires de ceux qui nous ont précédés.
La notion de transmission transgénérationnelle, développée notamment par le psychanalyste Alberto Eiguer et théorisée par René Kaës, désigne ce processus par lequel des contenus psychiques — émotions non élaborées, traumatismes non résolus, secrets de famille, schémas relationnels — se transmettent d'une génération à l'autre sans que les porteurs en aient nécessairement conscience.
Ce n'est pas mystique. C'est concret. Un grand-père qui a vécu la guerre sans jamais en parler peut transmettre à ses enfants, puis à ses petits-enfants, une anxiété diffuse, une méfiance du monde, une difficulté à se sentir en sécurité — sans que personne ne sache d'où ça vient. Un secret de famille honteux peut peser sur plusieurs générations comme une dette psychique non nommée.
Quand on devient parent, on devient aussi le maillon d'une chaîne. On hérite d'une façon d'aimer, d'une façon de punir, d'une façon de consoler ou de ne pas consoler. D'une définition implicite de ce qu'est un bon parent, un bon enfant, une bonne famille. Et tout cela arrive dans la chambre de bébé, dans les bras qui tiennent, dans la voix qui chante ou qui gronde.
La bonne nouvelle — et c'est peut-être la nouvelle la plus importante de cet article — c'est que la transmission peut être interrompue. Ou plus exactement : elle peut être choisie. Prendre conscience de ce qu'on porte est le premier acte de liberté parentale.
Les craintes normales des nouveaux parents
Parlons de ce qu'on dit rarement à voix haute.
La peur de ne pas aimer assez son enfant. La peur de l'aimer trop et d'en être prisonnier. La peur de reproduire les erreurs de ses propres parents. La peur de les perdre. La peur d'avoir fait une erreur. L'étrange sentiment d'ambivalence — aimer profondément quelqu'un qui vous empêche de dormir, détruit votre vie sociale et vous fait vivre dans un état d'épuisement permanent.
Ces pensées traversent la grande majorité des nouveaux parents. Et la grande majorité d'entre eux les garde pour eux, convaincus d'être les seuls à les avoir, convaincus qu'elles signifient quelque chose de grave sur leur capacité à être parent.
Elles ne signifient rien de tel. Elles signifient qu'on est humain.
Alexandra Sacks insiste sur ce point dans ses travaux : l'ambivalence — ressentir simultanément amour et irritation, joie et deuil, désir de donner et envie de fuir — est une expérience normale et universelle de la parentalité. La confondre avec de la dépression post-partum ou avec un signe qu'on n'est pas fait pour être parent est une erreur fréquente et douloureuse. Nommer l'ambivalence, c'est déjà la rendre moins terrifiante.
Le parent suffisamment bon — la libération par l'imperfection
C'est ici que Donald Winnicott entre en scène avec l'un des concepts les plus libérateurs de toute la psychologie de la parentalité.
Winnicott, pédiatre et psychanalyste britannique, a travaillé avec des milliers de mères et d'enfants au cours de sa carrière. Ce qu'il a observé l'a conduit à formuler une idée qui semble presque contre-intuitive : un parent parfait serait un mauvais parent.
La mère suffisamment bonne — concept qu'il a développé dans les années 1950-1960 et formalisé notamment dans Playing and Reality — est celle qui répond aux besoins de son enfant de façon adéquate, sans être parfaite. Elle fait des erreurs. Elle rate parfois le bon timing. Elle est parfois fatiguée, absente, irritée. Et c'est précisément cette imperfection qui est utile au développement de l'enfant.
Pourquoi ? Parce qu'un enfant élevé dans la perfection absolue ne rencontre jamais la frustration — et la frustration, à dose raisonnable, est essentielle. Elle lui apprend que le monde n'est pas centré sur lui. Elle lui permet de développer sa propre capacité à se consoler, à attendre, à tolérer le manque. Un parent trop parfait prive l'enfant de cette expérience fondatrice.
Ce concept n'est pas une permission de négliger ou de blesser. C'est une autorisation de respirer. De ne pas s'écraser sous le poids d'une parentalité idéale impossible. De comprendre que les ratés, les excuses, les réparations font partie intégrante d'une relation saine entre parent et enfant.
« Il n'existe pas de telle chose qu'un bébé — il y a un bébé et quelqu'un. »
— Donald Winnicott
Ce qui se rejoue, et comment ne pas tout rejouer
Revenons aux fantômes dans la nursery. Fraiberg et ses collaborateurs ont montré que les parents qui avaient accès à leurs propres souvenirs d'enfance — y compris les souvenirs douloureux — étaient ceux qui reproduisaient le moins les schémas néfastes reçus. Ce n'est pas l'absence de blessure qui protège la génération suivante. C'est la capacité à regarder cette blessure en face.
En d'autres termes : ce n'est pas parce qu'on a eu une enfance difficile qu'on sera un mauvais parent. C'est si l'on n'a jamais pu en parler, y réfléchir, la mettre en mots. Le travail psychique — qu'il passe par une thérapie, un groupe de parole, une relation de confiance, ou simplement une forme d'honnêteté avec soi-même — est ce qui permet de choisir ce qu'on transmet.
Plusieurs pistes concrètes peuvent aider dans ce travail :
- Observer ses réactions disproportionnées : quand une réaction envers votre enfant vous semble trop forte pour la situation, c'est souvent le signal que quelque chose de plus ancien est activé. Pas une raison de culpabiliser — une occasion de chercher d'où ça vient.
- Nommer ce qu'on ressent : mettre des mots sur ses émotions parentales — y compris les plus difficiles — permet de les traiter plutôt que de les agir.
- S'autoriser à ne pas tout savoir : la parentalité s'apprend en la faisant. Personne n'arrive avec le mode d'emploi. Les parents qui s'en sortent le mieux ne sont pas ceux qui savent tout — ce sont ceux qui savent demander, s'adapter, recommencer.
- Distinguer son enfant de soi-même : votre enfant n'est pas vous. Il n'a pas à réparer votre enfance, à réaliser vos rêves inaccomplis, ou à éviter vos erreurs. Il a sa propre vie à vivre.
- Se faire accompagner si nécessaire : une thérapie individuelle, une consultation de guidance parentale, ou simplement un espace pour parler de ce qu'on traverse — ce n'est pas un signe de faiblesse. C'est une preuve d'engagement envers son enfant et envers soi-même.
Ce que personne ne dit assez
Devenir parent, c'est accepter de ne jamais vraiment finir de le devenir. C'est un processus, pas un état. Il y a des jours où l'on se sent à la hauteur, et des jours où l'on se demande comment on va tenir jusqu'au soir. Des moments de grâce pure et des moments de doute total. Et tout cela, simultanément, fait partie du métier.
La perfection parentale est une illusion — et une illusion dangereuse, parce qu'elle génère une culpabilité qui épuise sans rien réparer. Ce que les enfants ont besoin, ce n'est pas de parents parfaits. C'est de parents présents, honnêtes, capables de réparer quand ils se trompent.
Un parent qui dit à son enfant « J'ai eu tort tout à l'heure, je m'en excuse » ne perd pas son autorité. Il lui enseigne que l'erreur est humaine, que la réparation est possible, que les relations survivent aux ruptures. C'est peut-être la leçon la plus précieuse qu'on puisse transmettre.
Vous n'étiez pas parent avant de l'être. Personne ne l'est. Ce que vous êtes en train de vivre — ce vertige, cette tendresse, cette fatigue, cette fierté étrange — c'est une naissance. La vôtre.
📚 Sources & références
- Raphael D. (1975) — Being Female: Reproduction, Power, and Change Mouton Publishers.
- Stern D.N., Bruschweiler-Stern N. & Freeland A. (1998) — The Birth of a Mother: How the Motherhood Experience Changes You Forever Basic Books.
- Sacks A. (2017) — The Birth of a Mother The New York Times.
- Winnicott D.W. (1971) — Playing and Reality Tavistock Publications. 📖 Voir chez un libraire
- Fraiberg S., Adelson E. & Shapiro V. (1975) — Ghosts in the nursery: A psychoanalytic approach to the problems of impaired infant-mother relationships Journal of the American Academy of Child Psychiatry.
- Ciccone A. (2012) — La Transmission psychique inconsciente Dunod.