Psychologie du féminisme : ce que la science dit de nos résistances (et de nos élans)
- Le féminisme commence par un acte de perception : voir comme une construction ce qu'on prenait pour le décor.
- Le sexisme a deux visages — hostile et bienveillant — qui travaillent ensemble (Glick & Fiske).
- Nous défendons parfois un système qui nous désavantage par besoin de croire en un monde juste (justification du système).
- Il n'existe pas un féminisme mais des féminismes : universaliste, intersectionnel, du quotidien…
Prononcez le mot « féminisme » à un dîner et observez la table : certains se redressent, d'autres se tassent, quelqu'un soupire bruyamment, une voisine lève les yeux au ciel, et il y a toujours cette demi-seconde de silence où chacun calcule ce qu'il peut dire sans déclencher un débat de trois heures et un froid jusqu'au dessert. Drôle de pouvoir, pour un simple mot de neuf lettres, que de réorganiser instantanément la géographie émotionnelle d'une pièce.
C'est précisément ce qui le rend passionnant à regarder sous l'angle de la psychologie. Avant d'être une affaire de pancartes, de tribunes ou de hashtags, le féminisme est une affaire de perceptions, de croyances, d'appartenances et de petites mécaniques mentales que nous partageons absolument tous — féministes convaincues comme sceptiques de bonne foi. Et la science s'y intéresse depuis longtemps. Ce qu'elle raconte est souvent plus nuancé, et franchement plus rigolo, que ce que laissent croire les commentaires sous les vidéos.
Avant d'être une opinion, c'est une perception
Première découverte un peu vexante : nous ne voyons pas tous la même réalité. Là où une personne perçoit une inégalité flagrante, une autre voit une différence naturelle, une coïncidence, ou « la vie, quoi ! » Ce n'est pas forcément de la mauvaise foi. C'est que le cerveau humain est une machine à fabriquer du « normal », et que ce qui paraît normal devient, par définition, invisible.
Les psychologues sociaux parlent d'invisibilité du privilège : il est beaucoup plus facile de repérer ce qui nous désavantage que ce qui nous arrange. L'air conditionné, on ne le remarque que lorsqu'il tombe en panne. Quand un avantage est réparti de façon systématique selon le genre, ceux qui en bénéficient ont toutes les chances de le prendre pour le climat ambiant plutôt que pour une climatisation. D'où ce dialogue de sourds classique : « Mais de quoi tu parles, tout va bien » répond, en toute sincérité, la personne qui n'a jamais eu froid.
Le féminisme, psychologiquement, commence donc par un acte de perception : décider que ce qu'on prenait pour le décor est en réalité une construction sociale, et qu'une construction, ça se discute. C'est un basculement cognitif avant d'être un slogan. Et comme tout basculement, il dérange, parce qu'il nous oblige à revoir notre perception du monde (que l'on prend trop souvent comme un acquis alors qu'il ne l'est pas).
Le sexisme a deux visages (et le deuxième est le plus sournois)
Quand on dit « sexisme », tout le monde pense au cliché récurrent : la remarque graveleuse comme « les femmes au volant... », le mépris affiché. Les psychologues Peter Glick et Susan Fiske ont montré dans les années 1990 que ce n'était que la moitié de l'histoire. Ils ont décrit le sexisme ambivalent, composé de deux faces complémentaires.
Il y a d'abord le sexisme hostile : l'antipathie franche, la défiance, la femme perçue comme une rivale qui « en demande trop ». Facile à identifier, parce qu'il a la délicatesse d'être désagréable. Mais il y a aussi le sexisme bienveillant, beaucoup plus pernicieux parce qu'il se présente comme un compliment : les femmes seraient plus douces, plus pures, plus sensibles, des créatures précieuses qu'il faut protéger, chérir, mettre sur un piédestal. Adorable, sur le papier. Sauf qu'un piédestal, c'est étroit, c'est haut, c'est très bien pour une statue qui ne parle pas et qui ne bouge pas.
La force de cette théorie, validée en France par les travaux de Benoit Dardenne et ses collègues, est de montrer que les deux versants travaillent main dans la main : le bâton et la carotte d'un même système. Le sexisme hostile punit celles qui sortent du rang ; le sexisme bienveillant récompense celles qui y restent. Plus troublant encore, des recherches montrent que les femmes elles-mêmes peuvent adhérer au versant bienveillant, parce qu'il flatte et qu'il rassure. C'est tout le génie discret des systèmes qui durent : ils savent se faire aimer de ceux qu'ils contraignent.
Pourquoi le statu quo nous rassure autant
Cela mène à une question que les psychologues trouvent fascinante : pourquoi des personnes désavantagées par un système le défendent-elles parfois bec et ongles (si j'ose dire) ? On pourrait s'attendre à ce que chacun tire la couverture vers son propre intérêt. La réalité est plus complexe.
La théorie de la justification du système, développée par John Jost et Mahzarin Banaji, propose une explication un brin déprimante mais éclairante : nous avons un besoin psychologique de croire que le monde dans lequel nous vivons est juste, ordonné et légitime. Penser que l'ordre établi est globalement mérité est confortable. Penser qu'on évolue dans un système biaisé est anxiogène, parce que cela suppose que tout est à refaire. Entre la vérité inconfortable et la fiction apaisante, le cerveau a une nette préférence pour la sieste (moi aussi, d'ailleurs).
Résultat : nous fabriquons des justifications. « Si elle gagne moins, c'est qu'elle est moins compétente. » « Si elles sont moins nombreuses à ce poste, c'est qu'elles préfèrent autre chose. » La plupart du temps c'est faux, souvent partiel, et dans tous les cas c'est très pratique, parce que ça nous évite de remettre en cause la machine. Le féminisme, de ce point de vue, est l'exact contraire d'un réflexe : c'est un effort. Il faut une certaine énergie mentale pour résister à la pente naturelle qui consiste à trouver le monde très bien comme il est, et pour défier la société qui nous impose cela depuis des siècles.
Nous, eux, et la sociologie des bandes
Ajoutons une couche, parce que l'humain ne fonctionne jamais seul. Dès qu'on appartient à un groupe, on tend à le valoriser et à se méfier un peu de l'autre groupe : c'est le b.a.-ba de la théorie de l'identité sociale d'Henri Tajfel. On ne raisonne pas seulement en « je », on raisonne en « nous ». Et quand une revendication semble menacer le « nous », même symboliquement, la réaction de défense est quasi automatique.
Cela aide à comprendre la fameuse réaction de rejet, ce que les Anglo-Saxons appellent le backlash. Pour certains hommes, entendre parler de privilège masculin n'est pas reçu comme une description sociologique, mais comme une accusation personnelle — « on me dit que je suis coupable de quelque chose que je n'ai pas choisi ». La psychologie est ici sans pitié : nous sommes très mauvais pour distinguer la critique d'un système de la critique de notre petite personne. D'où des conversations qui déraillent, où l'un parle statistiques et l'autre entend procès.
Côté sociologie, des chercheuses comme Laure Bereni rappellent au passage qu'il n'existe pas un mouvement féministe monolithique mais un vaste « espace de la cause des femmes », fait de courants, d'associations, d'institutions et de sensibilités parfois en désaccord. Ce qui ressemble de loin à un bloc compact est, de près, une mosaïque qui débat beaucoup avec elle-même. Garder cela en tête évite bien des caricatures.
Il n'y a pas un féminisme, mais des féminismes
C'est sans doute le malentendu le plus courant : parler du féminisme au singulier, comme s'il s'agissait d'un parti avec une carte de membre et une réunion le mardi. En réalité, il existe plusieurs grandes familles de pensée, qui s'accordent sur l'objectif — l'égalité — mais divergent franchement sur les moyens et les priorités.
Schématiquement, et au risque de simplifier : un courant dit universaliste insiste sur l'égalité stricte des droits et la même règle pour toutes et tous, méfiant envers tout ce qui pourrait enfermer les individus dans des catégories. Un courant intersectionnel, inspiré des travaux de Kimberlé Crenshaw, souligne que le sexisme se combine au racisme, à la précarité, à l'orientation sexuelle, et qu'on ne peut pas traiter une oppression en ignorant les autres. D'autres approches mettent l'accent sur le quotidien, la répartition des tâches, la charge mentale, le terrain plutôt que la théorie. Et beaucoup de gens, en pratique, piochent un peu partout sans se réclamer d'aucune chapelle.
Comprendre cette diversité a un intérêt psychologique direct : cela évite de transformer un désaccord interne au mouvement en preuve que « tout cela ne veut rien dire ». Les familles politiques se chamaillent, c'est leur fonction. Un débat vivant n'est pas un symptôme d'incohérence, c'est un signe de bonne santé intellectuelle. D'ailleurs, pour savoir vers quelle sensibilité vous penchez sans même le savoir, on a prévu un petit test à la fin de l'article.
Et les hommes, dans tout ça ?
Question légitime, et la psychologie a deux ou trois choses à en dire. D'abord, les normes de genre n'épargnent personne : la pression à « être un homme, un vrai », à ne pas pleurer, à toujours performer, à ne jamais demander d'aide, pèse aussi, et lourdement, sur la santé mentale masculine. De nombreux travaux sur la masculinité traditionnelle relient ces injonctions à des taux plus élevés de comportements à risque, à une plus grande difficulté à consulter, et moindre accès à leurs émotions et celles des autres. Autrement dit, le système qui assigne des rôles rigides fait des dégâts des deux côtés du couloir.
Ensuite, l'expérience montre que l'on convainc rarement quelqu'un en lui faisant honte. La psychologie de la persuasion est claire là-dessus : quand une personne se sent attaquée dans son identité, elle se cabre et durcit ses positions, c'est mécanique. Les approches qui fonctionnent le mieux passent par la curiosité plutôt que par le réquisitoire, par le « regarde ce que ça change pour toi aussi » plutôt que par le « tais-toi et écoute ». Ce n'est pas une question de gentillesse : c'est de l'efficacité.
Ce que la psychologie nous apprend, au fond
Si l'on devait résumer, le féminisme vu par la psychologie n'est ni une humeur ni une mode : c'est une lutte permanente contre une série de pentes mentales très ancrées dans la société. La pente qui rend nos avantages invisibles. La pente qui nous fait confondre confort et justice. La pente qui transforme une critique du système en attaque personnelle. La pente qui nous fait préférer une fiction rassurante à une réalité encombrante.
La bonne nouvelle, c'est que ces pentes ne sont pas des fatalités. On peut apprendre à les repérer, à ralentir avant de réagir, à se demander « est-ce que je défends une idée, ou juste ma tranquillité ? ». C'est, au fond, un excellent exercice de lucidité — et la lucidité, contrairement à la certitude, a le bon goût de rendre les conversations plus intéressantes. Y compris au prochain dîner en évitant qu'il ne devienne le dernier.
Test : Quel genre de féministe êtes-vous ?
Universaliste ? Intersectionnelle ? Féministe du quotidien sans le savoir ? Sept situations rapides pour découvrir vers quelle sensibilité vous penchez — sans jugement, et avec un brin d'autodérision.
📚 Sources & références
- — Dardenne, B., Delacollette, N., Grégoire, C. & Lecocq, D. (2006). Structure latente et validation de la version française de l'Ambivalent Sexism Inventory : l'échelle de sexisme ambivalent. L'année psychologique, 106, 235-264..
- — Quand les femmes justifient les inégalités de genre — In-Mind (sexisme bienveillant & justification du système)..
- — Glick, P. & Fiske, S. T. (1996). The Ambivalent Sexism Inventory. Journal of Personality and Social Psychology, 70(3), 491-512..
- — Validation française de l'Ambivalence Toward Men Inventory (sexisme ambivalent envers les hommes) — HAL..
- — Bereni, L. & Revillard, A. — Un mouvement social paradigmatique ? L'espace de la cause des femmes (sociologie du féminisme)..