Pourquoi les psys refusent de diagnostiquer Trump : la règle Goldwater sur le divan
- La règle Goldwater (APA, 1973) interdit aux psychiatres de diagnostiquer une personnalité publique qu’ils n’ont jamais examinée.
- Elle naît du scandale de 1964 : un magazine publie l’avis de psychiatres jugeant Barry Goldwater « inapte », qui gagne son procès en diffamation.
- L’élection de Donald Trump relance le débat : des cliniciens invoquent un « devoir d’alerter » le public, l’APA réaffirme l’interdit.
- La recherche nuance l’argument officiel : l’entretien en face-à-face n’est pas toujours plus fiable que l’analyse de comportements documentés.
- On peut alerter sur des comportements dangereux observables sans poser de diagnostic : c’est la frontière entre jugement citoyen et acte médical.
En 2017, quelques semaines après l’investiture de Donald Trump, des milliers de professionnels de la santé mentale américains signent une pétition affirmant que le nouveau président présente une « grave instabilité émotionnelle ». Dans la foulée, vingt-sept psychiatres et psychologues publient un livre collectif au titre sans ambiguïté : The Dangerous Case of Donald Trump. Succès immédiat, best-seller du New York Times. Et pourtant, l’Association américaine de psychiatrie (APA), loin d’applaudir, rappelle sévèrement ses troupes à l’ordre : diagnostiquer une personnalité publique qu’on n’a jamais examinée est une faute déontologique. Bienvenue dans l’un des débats les plus fascinants de la psychiatrie moderne : la règle Goldwater.
1964 : le sondage qui a tout déclenché
Pour comprendre cette règle, il faut remonter à la campagne présidentielle américaine de 1964. Le sénateur républicain Barry Goldwater, candidat à la Maison-Blanche face à Lyndon Johnson, inquiète par ses positions jusqu’au-boutistes sur l’arme nucléaire. Le magazine Fact a alors une idée de génie éditorial — et de catastrophe éthique : envoyer un questionnaire à plus de 12 000 psychiatres en leur demandant si Goldwater est « psychologiquement apte » à devenir président.
Environ 2 400 répondent, et près de la moitié se lâchent joyeusement : « paranoïaque », « schizophrène », « narcissique mégalomane »… le tout sans avoir jamais serré la main du sénateur, encore moins mené un entretien clinique. Le magazine titre en une que plus d’un millier de psychiatres jugent Goldwater psychologiquement inapte à la présidence.
Goldwater perd l’élection — mais gagne son procès. Il attaque le magazine en diffamation et obtient 75 000 dollars de dommages et intérêts, une somme considérable pour l’époque. L’humiliation est totale pour la profession : des cliniciens ont posé des diagnostics de comptoir, avec le vocabulaire de la science mais sans aucune de ses méthodes.
Ce que dit exactement la règle
En 1973, l’APA tire les leçons du fiasco et inscrit dans son code de déontologie ce qui deviendra la « règle Goldwater » (section 7.3 de ses Principles of Medical Ethics). Le principe tient sur deux piliers. Un psychiatre peut tout à fait éclairer le public sur des questions de santé mentale en général — expliquer ce qu’est un trouble bipolaire, la paranoïa ou le narcissisme pathologique. En revanche, il lui est interdit de formuler un avis professionnel sur une personne précise qu’il n’a pas personnellement examinée, et dont il n’a pas obtenu l’autorisation de parler publiquement.
La logique est triple. D’abord, la validité scientifique : un diagnostic psychiatrique repose sur un entretien clinique, une anamnèse, parfois des examens complémentaires — pas sur des extraits de meetings et des tweets. Ensuite, la protection de la personne : même président, un individu conserve le droit au secret médical et à ne pas être psychiatrisé sur la place publique. Enfin, la protection de la profession elle-même : chaque diagnostic sauvage érode la crédibilité de la psychiatrie et renforce l’idée qu’elle serait une arme politique plutôt qu’une discipline médicale — un soupçon que les régimes autoritaires, en internant leurs opposants « déviants », ont tragiquement nourri au XXᵉ siècle.
2017 : la règle craque de partout
Pendant quarante ans, la règle Goldwater mène une existence paisible de "clause tacite". Puis arrive l’élection de 2016, et tout explose. La psychiatre Bandy Lee, alors à Yale, organise une conférence sur le « devoir d’alerter » et coordonne The Dangerous Case of Donald Trump, où des cliniciens décrivent ce qu’ils estiment être des signes de dangerosité chez le président. Leur argument central : le devoir de protéger le public prime sur leur devoir de réserve. Quand on pense qu’une personne détenant les codes nucléaires présente un danger, se taire serait la véritable faute éthique.
Mais, l’APA ne cède pas d’un pouce : en mars 2017, elle réaffirme la règle et durcit même son interprétation. Résultat paradoxal (mais prévisible): plus l’interdit est rappelé, plus il est discuté, contourné, médiatisé. Certains signataires du livre quittent l’APA pour retrouver leur liberté de parole. La règle censée éteindre l’incendie devient elle-même le sujet qui met le feu au poudre.
Et la science, elle en dit quoi ?
C’est ici que le débat devient vraiment passionnant. En 2018, le psychologue Scott Lilienfeld et ses collègues publient une analyse remarquée dans Perspectives on Psychological Science. Leur constat dérange tout le monde. D’un côté, les diagnostics à distance médiatiques sont effectivement peu fiables et souvent motivés politiquement. De l’autre… l’entretien clinique en face-à-face n’est pas la garantie d’objectivité qu’on imagine. Les évaluations fondées sur des informations biographiques documentées et des comportements observés dans la durée peuvent, dans certains cas, être aussi valides que l’entretien — lequel a ses propres biais, notamment face à des personnalités dans la séduction et manipulatrices, expertes en gestion d’impression.
Autrement dit : la règle Goldwater a raison de condamner le diagnostic-réflexe sur plateau télé, mais son argument scientifique officiel (« sans examen direct, pas de diagnostic valide ») est plus fragile qu’il n’y paraît. Historiens et psychologues de la personnalité étudient bien des figures publiques ou décédées à partir d’archives — c’est même une discipline, la psychobiographie. La vraie ligne rouge n’est peut-être pas méthodologique, mais éthique : à qui profite le diagnostic, et qui protège-t-il ?
Ce que ce débat dit de nous
Car soyons honnêtes : nous pratiquons tous le diagnostic sauvage. L’ex « pervers narcissique », le patron « psychopathe », la belle-mère « bipolaire »… Les réseaux sociaux ont transformé le vocabulaire psychiatrique en "munitions" de conversation. Chaque terme clinique dégainé sans examen banalise des troubles bien réels, stigmatise les personnes qui en souffrent vraiment, et transforme la psychologie en tribunal permanent.
Le neurologue britannique David Owen — lui-même ancien ministre des Affaires étrangères — propose une piste plus féconde que l’insulte diagnostique : étudier comment l’exercice du pouvoir modifie le comportement. Son « syndrome d’hubris », décrit avec Jonathan Davidson dans la revue Brain, ressemble à une intoxication au pouvoir : mépris croissant des conseils, confiance messianique en soi, imprudence décisionnelle. Non pas un trouble qu’on aurait de naissance, mais une déformation professionnelle du sommet — ce qui déplace utilement la question de « cet homme est-il fou ? » vers « que fait le pouvoir à ceux qui l’exercent, et quels garde-fous construisons-nous ? ».
La règle Goldwater n’interdit donc ni de penser, ni d’alerter sur des comportements observables — mensonges documentés, décisions impulsives, attaques contre les institutions. Elle interdit de maquiller une opinion politique en certificat médical. Nuance essentielle : on peut dire « ce comportement est dangereux » sans dire « cet homme est malade ». La première phrase est un jugement citoyen, accessible à tous. La seconde est un acte médical — et un acte médical sans patient, c’est comme une ordonnance sans examen : du papier à en-tête, rien de plus.
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📚 Sources & références
- Lilienfeld S. O., Miller J. D. & Lynam D. R. (2018) — The Goldwater Rule: Perspectives From, and Implications for, Psychological Science Perspectives on Psychological Science.
- Owen D. & Davidson J. (2009) — Hubris syndrome: An acquired personality disorder? A study of US Presidents and UK Prime Ministers over the last 100 years Brain.
- Kroll J. & Pouncey C. (2016) — The Ethics of APA’s Goldwater Rule Journal of the American Academy of Psychiatry and the Law.
- Lee B. X. (dir.) (2017) — The Dangerous Case of Donald Trump: 27 Psychiatrists and Mental Health Experts Assess a President Thomas Dunne Books.