Vingt ans d'absence. Dix ans de guerre devant Troie, dix ans d'errance en Méditerranée, un équipage entièrement décimé, et un retour incognito dans une maison occupée par cent huit squatteurs armés. Si Ulysse poussait aujourd'hui la porte d'un cabinet de psychologie, le premier entretien durerait probablement trois heures — et le clinicien annulerait ses rendez-vous suivants.

Car le héros d'Homère n'est pas seulement le plus rusé des Grecs. Il est aussi, à bien des égards, le premier cas clinique de la littérature occidentale : un vétéran traumatisé, un exilé en deuil de sa terre, un stratège de l'autocontrôle et un homme qui découvre que rentrer chez soi ne suffit pas à revenir. Installons-le sur le divan.

Un vétéran qui s'ignore

Commençons par l'évidence que trois mille ans de lectures héroïques ont soigneusement contournée : Ulysse revient d'une guerre de dix ans. Le psychiatre américain Jonathan Shay, qui a passé sa carrière à soigner des vétérans du Vietnam, a consacré un livre entier à cette lecture — Odysseus in America — dans lequel il montre que l'Odyssée décrit avec une précision troublante ce que la psychiatrie moderne appelle le trouble de stress post-traumatique.

Les indices sont partout dans le texte. Chez les Phéaciens, quand l'aède Démodocos chante la guerre de Troie, Ulysse se voile le visage et pleure en secret : la reviviscence traumatique, déclenchée par un simple récit, et la honte qui pousse à la cacher. Homère le compare alors à une femme qui pleure son mari tué à la guerre — le poète retourne littéralement la perspective du vainqueur pour dire la douleur. Et lorsque le héros retrouve enfin Ithaque, il ne se jette pas dans les bras des siens : il se déguise, teste chacun, dort d'un œil, puis élimine les prétendants dans une explosion de violence méthodique. Hypervigilance, méfiance généralisée, réactivité extrême : le tableau est complet.

Ce parallèle n'a rien d'une coquetterie littéraire. L'étude fondatrice de Charles Hoge et ses collègues, publiée dans le New England Journal of Medicine, montrait que 15 à 17 % des soldats américains revenus d'Irak présentaient un trouble de stress post-traumatique, une anxiété généralisée ou une dépression — et que la majorité d'entre eux ne demandait aucune aide, par peur de la stigmatisation. Ulysse qui cache ses larmes sous son manteau, c'est exactement cela.

Le syndrome qui porte son nom

La psychologie a d'ailleurs fini par rendre hommage au héros de la façon la plus officielle qui soit : en baptisant un syndrome de son nom. Le psychiatre espagnol Joseba Achotegui a décrit dans les années 2000 le « syndrome d'Ulysse », ou syndrome du migrant soumis à un stress chronique et multiple. Il désigne le tableau de deuil migratoire extrême que présentent certaines personnes exilées : tristesse, anxiété, plaintes somatiques, sentiment d'échec et de perte d'identité, sans que l'ensemble ne constitue une pathologie psychiatrique classique.

Le choix du nom n'a rien d'un hasard. Ulysse cumule tous les deuils du migrant : séparation d'avec les proches, perte du statut social — le roi d'Ithaque devient un mendiant anonyme, et se présente même au Cyclope sous le nom de « Personne » —, lutte permanente pour la survie, et cette nostalgie lancinante qui lui fait refuser l'immortalité offerte par Calypso pour retrouver une île rocailleuse et une femme mortelle. La nostalgie, littéralement : nostos, le retour, et algos, la douleur. Le mot a été forgé au XVIIe siècle pour décrire le mal du pays des mercenaires suisses, mais le concept, lui, a l'âge d'Homère.

La métis, ou l'intelligence des situations désespérées

Si Ulysse fascine les psychologues, c'est aussi parce qu'il incarne un style de coping très particulier. Achille répond à l'adversité par la force et la colère ; Ajax, par l'effondrement. Ulysse, lui, répond par la métis — cette intelligence rusée, souple, opportuniste que les Grecs admiraient et se gardaient bien de confondre avec la sagesse.

En langage contemporain, on parlerait de coping centré sur le problème et de flexibilité cognitive : évaluer la situation, renoncer aux stratégies inefficaces, en improviser de nouvelles. Enfermé dans la grotte du Cyclope, Ulysse ne tente pas de forcer la sortie — il enivre son geôlier, se rebaptise « Personne » et s'échappe accroché sous un bélier. Se désidentifier temporairement pour survivre : les cliniciens du trauma y reconnaîtraient presque une forme adaptative de mise à distance de soi.

Cette plasticité rejoint ce que George Bonanno a montré dans ses travaux sur la résilience : contrairement à l'idée reçue, la capacité à traverser des événements extrêmes sans effondrement durable n'est pas l'exception, mais la trajectoire la plus fréquente — et elle repose moins sur une force de caractère héroïque que sur la souplesse des stratégies d'adaptation. Ulysse n'est pas résilient parce qu'il est fort. Il est résilient parce qu'il est plastique.

Le contrat d'Ulysse : quand la psychiatrie cite Homère

L'épisode des Sirènes mérite à lui seul une consultation. Ulysse veut entendre leur chant, mais sait qu'il ne pourra pas y résister. Sa solution : boucher les oreilles de son équipage avec de la cire, se faire attacher au mât, et ordonner qu'on resserre ses liens s'il supplie qu'on le libère. Autrement dit : il ne surestime pas sa volonté future, il l'anticipe et la neutralise à l'avance.

Ce dispositif porte aujourd'hui un nom en psychiatrie : le « contrat d'Ulysse ». Il désigne les directives anticipées par lesquelles une personne, en période de stabilité, définit les soins qu'elle souhaite recevoir lors d'une future crise — y compris contre sa volonté du moment. C'est aussi le principe de toutes les stratégies dites de pré-engagement : bloquer les applications qui nous font procrastiner, ne pas acheter le paquet de gâteaux plutôt que de compter sur sa volonté à 23 heures, confier ses clés de voiture avant la soirée. Trois millénaires avant l'économie comportementale, Ulysse avait compris que la volonté est une ressource défaillante, et que la seule façon fiable de résister à une tentation est de rendre la rechute matériellement impossible.

Ithaque, ou pourquoi rentrer n'est pas revenir

La partie la plus moderne de l'Odyssée est peut-être sa seconde moitié, celle qu'on résume trop vite : le retour. Homère y consacre douze chants — autant que l'errance. Car le poète a compris ce que la clinique des vétérans confirme chaque jour : le plus difficile n'est pas de survivre à la guerre, c'est de revenir parmi les vivants.

Ulysse débarque à Ithaque endormi, ne reconnaît pas son île, et n'est reconnu par personne — sauf par son chien, Argos, qui meurt aussitôt après l'avoir identifié. La suite est une lente réintégration par cercles concentriques : la nourrice qui reconnaît sa cicatrice, le fils qu'il n'a jamais vu grandir, l'épouse qui le soumet à l'épreuve du lit conjugal, le père enfin, retrouvé au verger. Les travaux d'Anka Charuvastra et Marylène Cloitre sur les liens sociaux et le stress post-traumatique donnent la clé de cette architecture : le trauma est une blessure du lien, et c'est dans le lien qu'elle se répare. La sécurité relationnelle n'est pas le décor de la guérison — elle en est le mécanisme.

Pénélope, à ce titre, mériterait son propre article : vingt ans de résistance passive, une stratégie de temporisation géniale — tisser le jour, détisser la nuit — et une prudence finale qui refuse de reconnaître son mari sur parole. Elle aussi a survécu à sa façon, et son scepticisme n'est pas de la froideur : c'est la méfiance légitime de qui a été trop longtemps trompée par l'espoir.

Alors, diagnostic ?

Résumons le dossier : exposition traumatique majeure et répétée, symptômes de reviviscence et d'hypervigilance, deuil migratoire au long cours, mais aussi des ressources d'adaptation exceptionnelles, une capacité d'anticipation hors norme et un réseau relationnel qui, contre toute attente, a tenu vingt ans. Ulysse n'est ni un malade ni un surhomme : il est ce que nous sommes tous après la tempête — quelqu'un qui compose avec ce qui lui est arrivé, avec plus ou moins de ruse.

Homère, décidément, avait tout observé avant tout le monde. Il ne lui manquait que la salle d'attente.

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