Il y a peu de sujets sur lesquels tout le monde a un avis aussi tranché en étant aussi peu documenté. Les vrais jumeaux fascinent : ils incarnent l'énigme du double, la question du hasard biologique et, accessoirement, un excellent argument de scénario. Résultat, ils traînent derrière eux un stock d'idées reçues digne d'un grenier de famille.

Bonne nouvelle : la France est un pays de gémellologie. René Zazzo y a construit, dès les années 1950, l'un des programmes de recherche les plus sérieux au monde sur la question, et l'INED continue d'y produire des données démographiques précieuses. Passons donc sept croyances au tamis.

1. « Les vrais jumeaux ont exactement le même ADN »

Presque. Et ce « presque » compte.

Deux monozygotes proviennent bien d'un œuf unique qui s'est scindé, donc d'un même génome de départ. Mais la division cellulaire n'est pas un photocopieur parfait : des mutations dites post-zygotiques apparaissent très tôt, et les deux embryons ne les partagent pas forcément. À ce bruit de fond génétique s'ajoute une couche autrement plus dynamique : l'épigénétique, c'est-à-dire la façon dont les gènes s'expriment ou se taisent selon l'environnement.

Une étude devenue classique de Fraga et collaborateurs a analysé quarante paires de vrais jumeaux : les plus jeunes étaient épigénétiquement quasi indiscernables, tandis que les paires les plus âgées présentaient des profils nettement distincts de méthylation de l'ADN. Autrement dit, deux vrais jumeaux naissent presque identiques et divergent lentement, à mesure que la vie — l'alimentation, le tabac, le stress, le sport, les maladies — écrit par-dessus le texte génétique.

Les vrais jumeaux ne sont pas deux copies. Ce sont deux exemplaires du même livre, lus par deux lecteurs différents.

2. « Ils ont les mêmes empreintes digitales »

Faux, et c'est une bonne illustration du point précédent. Les dermatoglyphes ne sont pas directement codés dans les gènes : ils se forment vers le troisième mois de grossesse, au gré de la position du fœtus, de la pression du liquide amniotique et de la croissance des coussinets digitaux. Deux jumeaux qui ne flottent pas exactement au même endroit n'obtiennent pas le même dessin.

Les schémas généraux — boucles, arcs, tourbillons — se ressemblent souvent. Le détail, lui, diffère. Une serrure biométrique fait très bien la différence, ce qui a probablement gâché quelques projets de vengeance fraternelle.

3. « Ils ont la même personnalité »

C'est l'idée reçue la plus tenace, et celle que la recherche française a le plus frontalement attaquée. Dans Les jumeaux, le couple et la personne, René Zazzo formule un paradoxe qui a fait date : à hérédité et milieu identiques, on devrait obtenir deux êtres semblables — et on observe deux personnes distinctes.

Son explication tient dans un concept élégant, l'effet de couple. Vivre à deux, en permanence, dans le même cadre, ne produit pas seulement des ressemblances : cela produit aussi une différenciation active des rôles. L'un devient le porte-parole, l'autre l'observateur ; l'un le sportif, l'autre le lecteur ; l'un le rassurant, l'autre le rebelle. Ce partage des places n'a rien de génétique, il est le fruit direct de la vie commune.

Précisons pour être honnête : la génétique comportementale contemporaine montre bien que les monozygotes se ressemblent davantage que les dizygotes sur la plupart des traits de personnalité. Zazzo n'a pas aboli l'hérédité. Il a démontré autre chose, de plus subtil : que la ressemblance gémellaire est en partie fabriquée par la situation, et que la différence l'est tout autant. Deux vrais jumeaux passent souvent leur enfance à travailler à ne pas être l'autre.

4. « Ils communiquent par télépathie »

Aucune étude sérieuse n'a jamais mis en évidence de transmission d'information entre jumeaux en dehors des canaux sensoriels ordinaires. Ce qui existe, en revanche, est bien plus intéressant que la télépathie.

D'abord une connaissance mutuelle d'une densité rare : quand on partage le même environnement depuis la vie intra-utérine, on décode chez l'autre des micro-signaux — un souffle, une posture, un temps d'hésitation — que personne d'autre ne perçoit. Cela ressemble à de la magie vu de l'extérieur ; c'est de l'expertise.

Ensuite la cryptophasie, terme forgé par Zazzo pour désigner ce jargon partagé que développent certaines paires de jeunes enfants : mots déformés, inventions lexicales, syntaxe abrégée, incompréhensibles pour l'entourage. Le phénomène est réel, mais il est transitoire et il n'a rien d'un langage secret volontaire. C'est plutôt un français approximatif que les deux enfants se valident mutuellement, faute d'un adulte disponible pour corriger deux interlocuteurs à la fois.

5. « Les jumeaux ont un retard de langage »

Statistiquement, un léger décalage est effectivement observé en moyenne. Mais l'interprétation classique — la prématurité, le petit poids de naissance — a été mise en échec par une démonstration que Zazzo aimait citer : les jumeaux ayant perdu leur cojumeau à la naissance, et donc élevés seuls, ne présentent pas ce déficit, alors qu'ils ont connu exactement les mêmes conditions périnatales.

Le responsable n'est donc pas la biologie mais la situation gémellaire : deux enfants du même âge, un adulte, un temps de parole divisé par deux. C'est une excellente nouvelle, parce qu'une cause environnementale se corrige — en ménageant des temps d'échange individuels avec chacun.

6. « Il y a de plus en plus de vrais jumeaux »

Il y a de plus en plus de jumeaux, ça oui. Le travail de Gilles Pison et Nadège Couvert à l'INED documente une hausse d'environ 70 % du taux d'accouchements gémellaires en France depuis le début des années 1970. Deux causes se partagent le gâteau : les traitements de l'infertilité pour environ deux tiers, et le report des maternités — la probabilité de grossesse gémellaire augmente avec l'âge de la mère — pour le tiers restant.

Mais tout cela concerne les faux jumeaux, issus de deux ovocytes. Le taux de gémellité monozygote, lui, est remarquablement stable : environ 3,5 pour 1 000 naissances, partout sur la planète, quels que soient l'âge maternel, l'origine géographique ou l'époque. La division de l'œuf reste l'un des rares événements biologiques que la médecine n'a pas réussi à faire bouger.

7. « Il faut absolument les séparer à l'école »

Voilà l'injonction la plus fréquemment servie aux parents, souvent avec l'autorité de l'évidence. Elle mérite d'être desserrée.

Le psychologue Guy Scharmann, qui a suivi de nombreux adolescents jumeaux en psychothérapie, plaide pour des solutions graduées plutôt que pour la séparation de principe : classes différentes seulement si le couple gémellaire peut le supporter, sinon des espaces distincts à l'intérieur d'un même cadre. La séparation forcée et précoce peut être vécue comme une amputation ; le maintien systématique dans la même classe peut, à l'inverse, verrouiller la fusion.

La question utile n'est donc pas faut-il les séparer ? mais où en est chacun de son individualisation ? — et la réponse change d'une paire à l'autre, et d'une année à l'autre.

Et ce qui est vrai, alors ?

Deux choses, principalement.

La première est médicale : la grossesse gémellaire est une grossesse à risque. Prématurité, hypotrophie, complications obstétricales, séjours en néonatologie — les travaux de Jean-Claude Janaud rappellent que le début de vie des jumeaux se joue souvent en service spécialisé, avec un impact durable sur les liens familiaux. C'est d'ailleurs ce qui a fait dire à Pison que le boom des naissances gémellaires constitue un enjeu de santé publique.

La seconde est relationnelle : être jumeau, c'est disposer d'un compagnon permanent et d'un miroir permanent. Le premier est un cadeau. Le second est un travail. La plupart des jumeaux adultes s'en sortent très bien — la gémellité n'est pas une pathologie et ne le sera jamais. Mais quand ça coince, ça coince presque toujours au même endroit : la difficulté à répondre seul à la question « qui suis-je, sans lui ? ».

Ce qui, à bien y regarder, est la question de tout le monde. Les jumeaux se contentent de nous la poser en stéréo.